Aimer et être aimé à l'école , Dominique DECONINCK

Les Ricochets

NUMÉRO


2023

Au terme école est associé le mot enfant. Souvent. Aimer et être aimé à l’école c’est surtout se poser la question du bien-être des élèves, enfants et adolescents. L’école, le collège, le lycée sont des années-trésors, une tranche de vie qui se grave au silex dans nos souvenirs. Une vie d’amitiés, de relations privilégiées avec des professeurs, d’amours débutantes. Mais l’école engendre aussi parfois, dans la vie d’un enfant ou d’un jeune, douleur et rejet, crainte et isolement, mésestime de soi. Aimer et être aimé à l’école mérite, bien sûr, d’occuper une large place dans nos réflexions sur les élèves.

Il sera cependant ici question d’une autre population d’école parfois oubliée lorsque l’on parle de s’aimer à l’école : les adultes. L’actualité est marquée par des alertes : manque d’attractivité du métier, démissions en chaîne, questionnements gouvernementaux… La vie entre les murs scolaires est questionnée, moulinée, débattue. On peut l’aborder sous de multiples angles, mais prendre soin de la vie des adultes est une option à étudier de près. Non pas l’adulte associé à sa fonction, professeur, intervenant, surveillant, personnel administratif, cadre éducatif, assistante maternelle… l’adulte pour lui-même, dans sa personnalité propre et la singularité de ses talents.

Comment l’adulte existe-t-il réellement dans l’école ? Comment peut-il être lui-même ? Quand exprime-t-il son identité propre d’individu ? Quelle est la personne qui se cache derrière l’enseignant ?

Exister en tant qu’individu dans une autre dimension que celle de la fonction est une condition pour s’aimer et être aimé à l’école.

L’amitié comme permission

Chaque adulte, jeune enseignant ou éducateur chevronné, identifie dans une foule de collègues ceux et celles vers qui il a envie de se tourner. Il en va de l’alchimie des relations, ainsi est fait l’humain. L’école est un bouillonnement de personnes, alliant une vie structurée d’emplois de temps et de programmes à un nuage humain aussi diversifié que l’écosystème d’un étang. De ce cocktail naissent des amitiés fortes qui peuvent durer toute une vie, mais ces amitiés subissent parfois les conséquences du peu de légitimité qu’on leur accorde dans un établissement. Être amis éveille les soupçons. Sans que cela soit vraiment dit, argumenté. Il faut veiller à être discret, être amis entre profs c’est le risque du clan, de l’exclusion de l’autre qui n’est pas dans le cercle. Il faut un peu se cacher quand on est amis entre collègues, ne pas trop le révéler, taire la rencontre hors école. C’est louche. Pas professionnel.

Pourtant, donner la permission de l’amitié, la reconnaître et la porter, l’encourager, c’est une merveilleuse ouverture vers un apaisement collectif dans un environnement scolaire. Aimer et être aimé à l’école passe par l’amitié entre adultes. Il ne s’agit ni de la craindre, ni de la forcer, l’organiser, juste de la laisser vivre avec confiance. Alors elle deviendra terreau et donnera envie aux autres de se lancer dans la relation, à ceux qui jusqu’alors pensaient qu’être amis et collègues n’était pas compatible, de se le permettre.

Mais qui donnera cette permission ? Comment ? S’il serait déplacé de répondre à ces questions par une liste de bons procédés, il n’est pas risqué d’exposer la personne du chef d’établissement. Fonction particulière, souvent revêtue d’une hypothèse plus ou moins tacite voire inconsciente selon laquelle la personne chef d’établissement doit être un peu plus forte, un peu moins fragile, un peu plus éloignée, il n’en demeure pas moins que l’attitude de ce leader peut se révéler être source de « permission en amitié ». Rappelons-nous que l’appréhension de la vulnérabilité d’autrui ne peut se passer pour un sujet de la reconnaissance de sa propre fragilité.[1]


Pourtant, donner la permission de l’amitié, la reconnaître et la porter, l’encourager, c’est une merveilleuse ouverture vers un apaisement collectif dans un environnement scolaire


L’amitié est une expérience humaine fragile qui engage l’être entier, pour devenir une force douce. C’est en partie parce qu’un chef d’établissement osera aussi vivre en amitié qu’aimer être aimé au sein de son école aura une chance d’exister.

La créativité comme tremplin

Comment créer un espace-temps dans une école pour que chacun puisse se sentir apprécié, reconnu, attendu, bref aimé ? C’est notamment dans les activités créatives que la réponse se niche. Faire l’expérience collective de créer est une source de reconnaissance de l’autre en tant qu’individu. Personne n’est soumis à l’obligation de résultat, tout le monde part de zéro, chacun est dans le désert et y concevra une œuvre qu’il ignore encore. Il regardera l’autre faire. Il se regardera faire. Avec étonnement parfois. Oser un plongeon dans la création artistique c’est accepter de se dénuder, quitter la fausse idée qu’il faut savoir pour faire, « comme si l’homme des cavernes avait dû passer un examen avant de pouvoir s’essayer à quelques graffitis sur les parois de Lascaux. Comme si l’on avait exigé la connaissance parfaite de la versification classique pour assister aux représentations du Misanthrope », a dit Philippe Meirieu.[2]

Qui n’a pas fait l’expérience d’être surpris de s’apercevoir que le surveillant du matin est sculpteur, que le professeur d’anglais était auparavant un comédien de théâtre, que la maîtresse de CP joue du violon, ou que ce chef d’établissement a réalisé un court métrage primé dans un festival ? C’est souvent étonnant de s’apercevoir à quel point on ignore tant de l’autre qui travaille dans le même établissement que nous depuis dix ans. Cet étonnement est à soigner, à faire exister.

Dans l’école dont je suis le chef d’établissement, où se croisent chaque jour une trentaine d’adultes, une expérience créative a marqué les esprits. À l’occasion d’une journée sans élèves consacrée à un rassemblement en équipe dans un but de formation (une « journée pédagogique », à la veille de petites vacances), les adultes ont été invités à se retrouver devant un lieu parisien inconnu de tous consacré à une exposition d’œuvres d’art contemporain.[3] La fab, fondée par la célèbre créatrice Agnès b. mondialement reconnue pour son expertise dans ce domaine, nous a ouvert ses portes un matin de décembre. Je voulais dès le début que chacun visite l’exposition qu’elle abritait en se déconnectant de sa fonction. C’est dans ce grand hall blanc où l’œil ne cesse d’être interpellé par un poteau habillé, un livre ouvert, une banquette en carrelage, un objet insolite, que j’ai donné une consigne peu courante : « Vous devez à partir de maintenant oublier vos élèves. Cette exposition est pour vous en tant que personne, pas pour le professeur ou l’éducateur. Ne pensez pas classe, ni activités pour les élèves. Laissez-vous faire. » Ce n’est pas une consigne simple pour des adultes habitués à nourrir leur vie de classe du moindre évènement de vie.

Ce jour-là, de murs en couloirs, d’escaliers en recoins, chacun a vécu une rencontre avec le graffiti, ce tracé singulier que l’on croise souvent dans l’espace public. La découverte de son histoire, de sa place dans le monde de l’art, d’artistes graffeurs mondialement connus, d’œuvres surprenantes nous a tous remués. Jamais nous ne nous étions retrouvés ainsi à évoquer, partager, se confronter, se découvrir. La visite terminée, le trajet jusqu’à l’école fut joyeux et houleux. L’énergie était là. Dans une grande salle attendaient pastels et craies grasses, cartons de couleur, ciseaux, colle. Lorsque j’ai proposé à chacun de créer sa signature en graffiti, quelque chose de spécial s’est produit entre nous. Les uns ont foncé tête baissée dans la création, les autres observant d’abord, les derniers exprimant leur réticence. Mais finalement, pendant plus d’une heure, un nouveau souffle est passé entre les membres de l’équipe. Les regards étonnés autour d’une œuvre de l’un ou l’autre étaient nouveaux, « Ah bon tu sais faire ça toi ? ». Jusqu’à celui qui resta un peu bouche-bée de ce qu’il avait lui-même réussi à tracer. Cette expérience créative collective a renforcé une conviction : se regarder différemment, se voir pour ce qu’on est au-delà de notre fonction, est un tremplin vers l’autre, qui se sentira aimé et aimera à son tour.

L’avenir comme ouverture

Ne pas laisser cette expérience se fossiliser dans les souvenirs… Dans quelques temps, à l’école, un lieu dédié à la rencontre et à la créativité verra le jour. Sous les toits, un espace original nous tend les bras. Tous les adultes de l’école pourront se retrouver au hasard de leurs emplois du temps, de leurs envies, de leurs imprévus. C’est un lieu à inventer, où la règle sera de s’exprimer, de partager ses idées et ses talents. Une cabane à idées. Un lieu autogéré. Non pas une deuxième salle des profs, mais un endroit de liberté où chacun pourra exister en dehors de sa fonction dans l’école. Ce sera ouvert à tous, enseignants, personnels, intervenants de tous bords. Je fais le pari d’une aventure pétillante.

Des amis ayant vécu l’expérience collective de la reconnaissance de l’autre comme artiste et inventeur sont des adultes soufflant dans les couloirs de l’école un vent de liberté qui touchera les enfants et les jeunes, leur ouvrira des portes. Aimer et être aimé dans l’école se diffuse par ricochets.


[1] Dufourmantelle A., Puissance de la douceur, Payot, Éditeur, Paris 2013,p.26.

[2] Meirieu P. Art et artistes à l’école. Intervention au théâtre du Rond-Point. 2004.

[3] Exposition « Graffiti», 2022, la fab, place Basquiat 75013 Paris

Édito « Quelle liberté à l’école ? »

« Quelques semaines après avoir été nommé pour la première fois chef d’établissement, je rejoins les élèves de Terminale de mon lycée à la campagne, pour la conclusion de deux journées de récollection qu’ils viennent de vivre. J’entre dans la salle où ils sont rassemblés. Ils sont debout. Ils discutent, ils rient. [...] »

Entretien avec Rémi Brague

« Que tout homme, indépendamment de son sexe, de son statut social (libre ou esclave), de son appartenance au peuple élu ou non (Juif ou « grec »), ait reçu de son rachat par le sacrifice du Christ une dignité qu’il ne peut plus perdre, c’est ce que dit saint Paul (Galates, 3, 28). [...] »

Le bol de riz est-il obligatoire ?

« Déléguée de tutelle des sœurs du Saint Sacrement, j’apprends au détour d’une conversation dans un établissement du second degré que le bol de riz sera obligatoire pour tous ceux qui mangeraient ce jour-là à la cantine. Les autres seraient donc tenus de manger à l’extérieur. [...] »