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Aimer et être aimé à l'école , Philippe de FORGES , Revue

Le Pédagogue de Clément d’Alexandrie

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2023
2024

Quelques réflexions sur l’éducation inspirées par saint Clément d’Alexandrie

À Alexandrie, et plus généralement dans la civilisation hellénistique du IIe siècle, le pédagogue est un homme, souvent un esclave, chargé d’éduquer un enfant depuis ses 7 ans et jusqu’à ses 18 ans. Il se distingue clairement du didascale, délégué à l’instruction de l’enfant. Il appartient ainsi au pédagogue d’accompagner l’enfant à l’école, de veiller sur lui en chemin mais aussi de le surveiller, de lui apprendre de bonnes manières, de forger son caractère et de former sa moralité[1]. C’est bien ce rôle du pédagogue que saint Clément d’Alexandrie a à l’esprit quand il publie un ouvrage de vie chrétienne intitulé Le Pédagogue. Originaire d’Athènes, né de parents païens, Clément est en effet devenu chrétien et souhaite mettre son intelligence et son impressionnante culture au service d’une vie selon l’Évangile pour les habitants d’Alexandrie. Arrivé dans cette ville vers 180, il a été formé par Pantène. À partir de 190, il dirige une école « philosophique » tout en rédigeant des ouvrages pour l’élite intellectuelle de la région. Il nous laisse principalement une trilogie qui comprend une exhortation à la conversion – le Protreptique –, une invitation faite aux baptisés à être éduqués par le Christ – le Pédagogue – et un recueil de notes – les Stromates (ie les Tapisseries) qui devaient sans doute servir à l’élaboration d’un ouvrage sur le Christ didascale. Dans cette trilogie, le Pédagogue intéresse particulièrement ceux qui réfléchissent à l’éducation. Toutefois, si le pédagogue grec s’occupe des enfants jusqu’à 18 ans, le Pédagogue que présente Clément réalise une œuvre pédagogique pour tous les baptisés, quel que soit leur âge. Le Pédagogue repose en effet sur l’idée, formulée par Jésus lui-même, selon laquelle tous les baptisés sont des enfants[2]. Et Clément en déduit qu’ils doivent tous être formés par l’unique Pédagogue, le Christ. C’est ainsi que le premier livre présente la mission de pédagogie du Christ alors que les livres II et III décrivent la vie quotidienne des chrétiens. Quoique ces deux derniers livres soient intéressants en ce qu’ils manifestent que la nouvelle condition du chrétien a des répercussions morales sur tous les aspects de la vie quotidienne[3], nous nous arrêterons sur la description du Christ Pédagogue au début du livre premier, avant d’en tirer quelques conséquences pour les éducateurs.


« Et si les paroles des éducateurs et leur accompagnement
n’étaient pas seulement encouragements ou corrections
mais procuraient en quelque sorte
une guérison ? »


Pour commencer son ouvrage, saint Clément offre une présentation claire de la mission du Verbe. Il juge d’abord que « les mœurs se règlent par l’exhortation » qui est « notre guide dans le chemin de la piété et sert pour ainsi dire de carène au navire de la foi. »[4] En somme, comme cela apparaît dans l’ordre des ouvrages de sa trilogie, il affirme qu’au point de départ se trouve l’exhortation, indispensable pour que l’homme entre dans la voie du salut. En conséquence, la mission du Christ Pédagogue se situe à proprement parler dans l’éducation. Ici, Clément rappelle qu’il revient au pédagogue d’éduquer et non d’enseigner, ce qui signifie qu’« il vise à rendre l’âme meilleure, non à l’instruire, à lui montrer le chemin de la sagesse, non celui de la science. »[5] Appliquée au Verbe de Dieu, cette distinction entre le pédagogue et le didascale est à la fois valable et dépassée. Valable parce que le Verbe veut effectivement nous engager à régler notre conduite. Dépassée parce que le Verbe, après avoir été pédagogue, est ensuite enseignant. L’étape de l’agir sous la conduite du Christ Pédagogue doit ainsi précéder celle de l’enseignement que lui-même fournira. Quant au contenu de cette étape, elle comporte deux aspects distincts : la transmission des préceptes parfaits et la présentation des erreurs à ne pas commettre. Selon l’explication de st Clément, le Pédagogue conduit de la sorte le baptisé à adhérer au bien, en suivant ses conseils, et à rejeter le mal, en considérant les erreurs commises dans le passé[6]. Toutefois, en véritable chrétien, Clément ajoute aussitôt que l’action du Verbe ne se réduit pas – après avoir exhorté – à éduquer par les conseils et la mise en lumière des erreurs. Authentique médecin, le Verbe propose en effet de guérir les âmes malades, comme un préalable nécessaire à l’acquisition de la connaissance. Cette lecture des éléments fondamentaux du Christ Pédagogue, qui guide par ses conseils et l’exposition des erreurs et guérit les âmes, doit alors se terminer par un regard sur les caractéristiques de sa propre personne.

Bien entendu, il appartient à un pédagogue d’être imitable. Il doit en effet éduquer et, par conséquent, pratiquer lui-même les conseils qu’il apporte. Pour ce qu’il en est du Christ l’imitation peut être totale. Comme le note Clément, il est sans péché, de condition divine et venu dans la nature humaine[7]. Dès lors, il est le modèle par excellence à imiter pour l’homme. Le Pédagogue invite donc l’homme à ne pas pécher. Plus précisément, selon la distinction clémentienne, à ne commettre aucune faute volontaire comme un sage, à éviter le plus possible les fautes involontaires, et à ne pas demeurer dans le péché[8]. Ici, il faut remarquer qu’en voyant dans le Christ le Pédagogue par excellence, notre auteur considère que le péché est l’acte contraire à la raison, « sans raison », irrationnel (alogos)[9]. C’est en effet l’acte qui n’est pas accompli selon le Logos, selon l’obéissance au Verbe divin. La voix du Pédagogue invite donc, dans les Écritures, à obéir à la raison et reproche à l’homme ses désobéissances à celle-ci. Ainsi, écrit st Clément, c’est en vérité « le Verbe, notre Pédagogue qui par ses conseils guérit nos passions contre nature. »[10] À vrai dire, il est même le seul apte à guérir les infirmités de l’homme : « Verbe du Père qui a créé l’homme, [il] prend soin de sa créature tout entière », la guérissant corps et âme[11]. Dit autrement, son action de Pédagogue unit aux préceptes commandés, la grâce accordée pour le pardon des péchés. Car, dans son grand dessein, Dieu prend soin de l’homme, son chef d’œuvre. C’est pour cela qu’il envoie dans la chair son propre Verbe, Pédagogue dont l’homme a besoin.

De cette courte présentation des premières lignes du Pédagogue il est possible pour les éducateurs de recueillir quelques leçons. Pour commencer n’y at-il pas encore une pertinence à distinguer exhortation, éducation et enseignement ? N’est-il pas opportun de reconnaître dans l’action éducative un aspect d’exhortation ? Une éducation du comportement à proprement parler ? Et, enfin, un autre d’enseignement ? On pourra de la sorte se demander sur quel registre doit se situer l’action dans telle ou telle situation. Une porte est seulement ouverte ici. De la même manière, le Pédagogue de saint Clément nous invite à regarder deux actes distincts dans de l’éducation au sens strict : la proposition de conseils positifs et la considération des erreurs commises (par l’enfant ou par d’autres avant lui). Prenons-nous souvent conscience qu’il y a ici deux leviers différents et complémentaires pour guider vers le bien ? En évoquant la recherche du bien, nous pouvons également retenir des considérations de saint Clément une nouvelle approche du péché comme acte irrationnel. Un autre champ d’investigation s’ouvre avec cette remarque. Bien loin d’une vision du péché comme violation d’une loi divine arbitrairement fixée, le péché mériterait d’être perçu comme manquement à la raison, la raison qu’est le Logos divin. Nous voudrions, pour finir, recevoir de saint Clément qu’en effet le Logos, authentique Pédagogue, exhorte, éduque et enseigne mais que son action intègre aussi la guérison de l’âme en difficulté. Y-a-t-il encore dans cette considération une source d’inspiration pour les éducateurs ? Et si les paroles des éducateurs et leur accompagnement n’étaient pas seulement encouragements ou corrections mais procuraient en quelque sorte une guérison ? Le chrétien –qui sait que son œuvre éducative requiert de vivre la charité envers celui qu’il éduque – ne devrait pas être étonné qu’elle puisse aller jusque-là.


[1] Cf. A.-G. Hamman, Introduction in Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, Paris, Migne, coll. « Les pères dans la foi », 1991, p. 9. Nous utiliserons la traduction proposée dans cette édition.

[2] Cf. Mt 18, 3-4 : « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux. »

[3] Nous constaterons tout de même que certains conseils de st Clément sont datés et qu’ils prêtent parfois à sourire voire à rire.

[4] Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, I, I, 1, 1.

[5] Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, I, I, 1, 4.

[6] Cf. Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, I, I, 2, 1-2.

[7] Cf. Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, I, II, 4, 1.

[8] Cf. Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, I, II, 4, 3.

[9] Cf. Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, I, II, 5, 2.

[10] Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, I, II, 6, 1.

[11] Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, I, II, 6, 2.


« Ce n’est pas seulement la compétence technique de quelqu’un qui fait que son message passe mais surtout son humanité »


Cela demande une attention de tout instant. Elle demande à taire ce qui nous habite, c’est-à-dire suspendre un instant notre jugement, le commentaire qui vient en notre esprit, alors que l’autre devant moi parle ou la réponse que nous préparons pour convaincre. Faire œuvre d’humilité, de discrétion est un travail sur soi essentiel. Il s’agit de toujours servir l’autre, servir une liberté, donc c’est exigeant. Cette posture permet un climat de confiance, elle permet de se sentir en sécurité, elle permet de se risquer, d’oser, de tomber les masques.

Cette posture se décline dans nos gestes professionnels


« Quel temps accepterons-nous de perdre pour gagner en relation  »


Ainsi, accompagner quelqu’un demande une vraie disponibilité pour l’autre (une écoute empathique), mais aussi une disponibilité en soi. Garder de la souplesse et une ouverture d’esprit. Avoir la capacité à soutenir les silences et taire les réponses qui viennent trop vite, les solutions toutes faites mais aussi le désir de parler de soi : « Moi, dans cette situation, je … ». Il faut donc une grande vigilance et une grande délicatesse dans l’écoute pour ne pas tomber dans les pièges de la toute-puissance.

Apprendre à l’école du Christ

Une acculturation en douceur

« D’origine indo musulmane de La Réunion, Chahina arrive à 15 ans à Paris, en pensionnat chez les sœurs de la société des Filles du Cœur de Marie. Je ne connaissais personne et mon horizon culturel de la France était très réduit. [...] »

Une question de posture

« Si nous souhaitons être crédibles, nous devons incarner dans nos postures la relation en jeu quand nous disons que nos projets sont référés à l’Évangile. Ce qui transpire dans nos établissements, c’est un style de vie proposé aux personnes qui choisissent d’y venir faire un bout de chemin. [...] »

Les ricochets

« Au terme école est associé le mot enfant. Souvent. Aimer et être aimé à l’école c’est surtout se poser la question du bien-être des élèves, enfants et adolescents. L’école, le collège, le lycée sont des années-trésors, une tranche de vie qui se grave au silex dans nos souvenirs. Une vie d’amitiés, de relations privilégiées avec des professeurs, d’amours débutantes. [...] »