Aimer et être aimé à l'école , Thierry AVALLE

De l’intelligence du cœur

NUMÉRO


2023

Le Maître intérieur : Qu’est-ce que l’intelligence du cœur à laquelle vous avez consacré l’essentiel de vos recherches ? 

P. Thierry AVALLE : L’objet de mon propos est de vous montrer que l’intelligence du cœur est le fondement de toute intelligence humaine et qu’à ce titre, l’éducation des personnes ne peut se faire qu’à partir du cœur. Pour comprendre cela, il nous faut partir d’une contemplation de l’enfance. J’ai écrit une thèse doctorale intitulée « l’Enfant, maître de simplicité » et publiée en 2009. Elle est inspirée en grande partie d’un immense philosophe allemand du XXe siècle, Gustav Siewerth.

Je commence par vous proposer trois tableaux :

  • Une petite fille de quatre ans regarde sa grand-mère avec son tablier décoré de trois roses et s’exclame : « Tu es belle !  »
  • Un enfant est dans son lit, dans le noir. Sa grand-mère lui parle de la cuisine. Puis à un moment, elle s’arrête. L’enfant de son lit lui dit : «  Mamie, continue de me parler s’il te plaît ! » Sa grand-mère lui répond : « Pourquoi veux-tu que je continue de te parler ? Il est temps de dormir. » L’enfant répond : « Mamie, continue de me parler parce que ta parole est comme une lumière dans le noir. »   
  • Un papa montre pour la première fois à son enfant de trois ans un coucher de soleil. A l’issue de cela, l’enfant lui dit : « Refais-le ! »

Qu’est-ce que tout cela nous inspire ? L’enfant, dans son indigence, est doté d’un immense pouvoir quant à sa perception du réel. Pourquoi ? Parce que son intelligence est une intelligence du cœur. Qu’est-ce qu’une intelligence du cœur ? C’est une intelligence qui ne procède pas par analyse rationnelle, mais par intuition affective. C’est une intelligence qui perçoit le monde et les personnes avec le cœur, c’est-à-dire dans la lumière de l’amour. C’est une intelligence naïve qui voit le réel dans sa grande profondeur. C’est une intelligence qui donne le primat à la réceptivité et qui, à cause de cela, est enracinée dans le réel et source de créativité.

Je m’explique. Connaître, c’est reconnaître ce qui est donné à connaître, accueillir le réel dans la reconnaissance d’une donation : cela ne peut advenir qu’à partir du cœur. Je regarde une fleur et m’émerveille de sa beauté. Cette simple fleur me dit, me rappelle la bonté de l’être, la bonté d’être. Je suis dans mon bureau avec mes soucis. Je regarde cette fleur. Elle m’apaise en me rappelant la bonté, la beauté de l’être. Aussi vais-je peut-être considérer sa présence comme un don et le monde lui-même va prendre une couleur particulière qui va me ravir. Un enfant cueille une fleur dans le jardin et la donne à sa maman. Il a intuitivement perçu que la fleur est un don et qu’elle est faite pour être donnée. L’offrir à sa maman lui donne de la joie et donne de la joie à sa maman qui perçoit dans ce don l’amour que lui porte l’enfant. Dans cet acte apparemment anodin d’offrir une fleur à sa maman, l’enfant rejoint le centre du réel qui est amour, don, offrande et action de grâce. Des exemples de ce type peuvent être multipliés à l’infini.


Quand je rencontre une personne, je peux la considérer en fonction de son utilité, en fonction de ce qu’elle représente pour la société, ou je peux la regarder comme un don


Quand je rencontre une personne, je peux la considérer en fonction de son utilité, en fonction de ce qu’elle représente pour la société, ou je peux la regarder comme un don. Si je lui dis par exemple : « Je suis heureux de te voir » ou « je suis heureux que tu sois là », celle-ci se sent reconnue pour ce qu’elle est, un être-de-don. L’enfant a besoin de l’amour de ses parents pour se recevoir lui-même comme être-de-don et, ce faisant, il va lui-même devenir capable de don, comme je viens de le montrer. A travers l’intelligence de son cœur, il perçoit l’être comme amour, comme offrande. Il éprouve la vie comme un don et il ne calcule, ni ne mesure la valeur économique des choses, ni des personnes. Il ne semble pas efficace pour agir sur le monde et pourtant, par sa présence, il fait signe vers la gratuité de l’être.

Lors d’un séjour à l’hôpital, Hannah, une petite fille de trois ans, en attente d’opération, prend l’initiative de réconforter un bébé sourd et aveugle qui pleure sans cesse.  « Hannah s’est déjà installée sur le sol, le dos au mur. Elle attend. Je m’assois avec précaution à côté d’elle, et je pose le bébé sur nos genoux. Hannah prend le livre de la bibliothèque et l’ouvre à la première page “Il y avait une fois une princesse.” Ainsi commence-t-elle à raconter son histoire, faisant semblant de lire. Puis, elle retourne le livre et le tient ouvert à quelques centimètres du visage de Shondra. Regarde, bébé Shondra, regarde. C’est une belle princesse, comme toi et moi. […] Quand Hannah sent que chaque petite fille est précieuse et digne d’être aimée, il ne s’agit pas simplement d’un conte de fées qu’elle invente. C’est une vérité profonde qui s’exprime[1]. »

Dans sa naïveté ouverte à l’imaginaire, cette enfant touche le réel en son cœur. Elle semble ne pas avoir pris acte du handicap du bébé et pourtant celui-ci se laisse calmer par la grâce de l’amour offert. Hannah rejoint l’épicentre d’où jaillit la vie, alors même qu’elle ne semble pas savoir gérer objectivement les choses. Sa naïveté féconde ouvre mystérieusement l’espace de la relation qui apaise et rassure[2].

L’enfant est au plus près de la vie, de son jaillissement et de son ordre, et je dirai même de son jeu (Heidegger). Cela se voit à travers son enthousiasme : il s’étonne, il s’émerveille… Cela se voit aussi à travers son énergie vitale intense, son désir de se dépasser, de se mettre debout, d’aller à la découverte du monde. Ses sens sont ravis par ce qu’il voit de beau, en particulier dans la nature. Il s’émerveille devant une fleur ou un simple hérisson. Il perçoit aussi la puissance de la parole. Il y a même un âge où l’on peut dire qu’il « habite poétiquement le monde » (Hölderlin). Dans sa manière d’utiliser les mots, d’aimer les histoires où sont reconfigurées ses attentes et ses angoisses, de faire des dessins, il invite à reconnaître la richesse infinie du monde, de son monde à lui ainsi que la puissance d’évocation des mots et des images.

L’enfant vit dans la simplicité et d’aucuns diront dans la naïveté. Cette simplicité est une perception du cœur où tout s’unifie dans l’amour. Pourtant, il connait lui-même régulièrement des temps de crise, de détresse, la peur d’être abandonné, l’angoisse du manque. Il se sait fragile et vulnérable. Il sait qu’il a besoin d’être protégé, sauvé par ses parents.  Il sait que ce dont il a le plus besoin pour vivre, c’est d’amour et que c’est pareil pour les autres. Des mamans ont pu faire l’expérience qu’un jour où elles étaient psychiquement épuisées et qu’elles pleuraient, leur petit enfant s’est serré contre elles pour leur dire : « Ne pleure pas maman, je suis là ».

Le petit enfant perçoit le caractère créateur et libérateur de l’amour véritable. Il sait intuitivement qu’il porte son fruit dans le bonheur du partage. Un enfant à qui l’on donne pour la première fois un morceau de chocolat, le prend, le goûte, puis le donne à sa maman, qui le goûte à son tour, exprime sa satisfaction et le lui rend, et l’enfant le donne à son papa.

En fait, la personnalisation de l’enfant n’advient heureusement que dans l’horizon de son être-filial dont l’amour est la tonalité affective profonde. Ici être signifie recevoir et donner. Or c’est précisément grâce à sa pauvreté et à sa limpidité, à sa réceptivité et à sa spontanéité que l’enfant se tient dans cette dynamique.

Aller vers les reconnaissances qu’offre l’enfant requiert la force d’un regard contemplatif pour ne pas le réduire à son indigence, car l’enfant peut aussi faire des colères terribles, ne pas supporter son petit frère qui semble lui voler l’amour de ses parents, taper sans retenu sur son camarade de jeu… Cela demande de s’arracher à un esprit étroitement critique, à l’emprise des raisons nécessaires, à la fascination pour l’efficacité immédiate. Il faut se laisser ouvrir comme l’enfant au caractère non mesurable du jeu de la vie en sa simplicité. Il faut ainsi se rendre capable de goûter comme lui la gratuité de l’être.

LMI : À l’âge adulte, dans nos diverses situations et missions, peut-on retrouver cet esprit d’enfance ? 

TA : L’intelligence du cœur a vocation à demeurer le fondement de notre vie intellectuelle et sensible, de notre rapport au monde. A l’image de Dieu, nous sommes faits pour aimer et être aimés. Quand arrive la rationalité, vers sept ans, l’enfant va construire d’autres types d’intelligence et de compétence. Celles-ci sont nécessaires pour agir sur le monde.

Agir sur le monde suppose en particulier une capacité d’objectivation. Quand on est enseignant, il faut être capable d’objectiver les capacités d’un étudiant, de les mesurer. Cette capacité d’objectivation, qui trouve son sommet dans les sciences, correspond à une maîtrise du réel qui permet à l’homme de transformer le monde. Cette capacité d’objectivation va de pair avec une capacité de raisonner et un esprit critique. On voit apparaître cela chez l’enfant vers l’âge de sept ans : ce qu’il acceptait auparavant comme une évidence est progressivement soumis à une analyse critique.


L’intelligence du cœur doit favoriser la transformation de l’institution scolaire en un lieu fraternel et convivial, et ce en premier pour les enseignants eux-mêmes, mais évidemment aussi pour les élèves


Mais l’enjeu de celui qui sort de l’enfance, puis de l’adulte est de conserver l’intelligence du cœur, comme réceptivité fondamentale à la réalité, comme intuition affective, comme capacité d’empathie. Ce qui était simple à l’origine chez le petit enfant, ne l’est cependant plus chez l’adulte, car plusieurs facteurs vont contribuer à le déraciner de cette intelligence du cœur. Je pense en premier à l’esprit du monde qui fait que nous donnons le primat au paraître. Je pense aussi aux blessures multiples qui nous ferment et nous désillusionnent sur nous-mêmes et sur les autres. Je pense enfin à l’accumulation des soucis et des contraintes, à la peur d’être jugé, à l’orgueil… retrouver cette intelligence du cœur chez l’adulte est le fruit d’un travail et d’une maturation spirituels. Cela nous renvoie à la parole du Christ : « Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. » (Mt 18, 3)

Chez l’adulte, cette intelligence du cœur est un fruit de la grâce divine, mais aussi d’un travail sur soi. Elle prend la forme d’une sagesse de vie. A mon sens, pour être un véritable éducateur, il est indispensable de posséder quelque chose de cette sagesse du cœur. En effet, en s’inspirant de Pestalozzi, pédagogue suisse de la fin du XVIIIe et du début du XIXe, on peut dire qu’éduquer, c’est transmettre une sagesse qui vient du cœur. Qui dit sagesse dit accumulation d’expérience, mais aussi capacité à voir les choses dans leur profondeur.

L’enseignement scolaire, qui vise la transmission d’un savoir, a vocation à se réaliser dans le cadre plus large et plus profond de l’acte d’éduquer — qui vient de ducere, conduire — et qui suppose une réelle maturité humaine et spirituelle selon la parole de l’évangile : « Un aveugle peut-il conduire un autre aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans une fosse ? » (Lc 6, 39)

LMI : Peut-on concilier, voire articuler, l’amour de l’enfant, l’intelligence du cœur et l’éducation de la loi qui suppose de pouvoir dire non et de pouvoir apprendre à l’enfant qu’il est une créature finie, limitée ? 

TA : L’intelligence du cœur doit favoriser la transformation de l’institution scolaire en un lieu fraternel et convivial, et ce en premier pour les enseignants eux-mêmes, mais évidemment aussi pour les élèves. La convivialité favorise la formation de chacun.

L’éducation est d’abord une œuvre spirituelle qui demande beaucoup d’humilité. Il s’agit en quelque sorte de s’abaisser pour élever celui qui est pauvre, fragile, mais aussi plein de potentialités. C’est ce que le Christ a fait pour nous. Elle suppose à la fois un amour inconditionnel et une loi conditionnelle.

L’intelligence du cœur conduit à reconnaître la valeur inestimable de chaque personne. Chaque personne a besoin d’être aimé d’un amour inconditionnel. Chaque personne est une fin en elle-même. « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen.  » Vous aurez reconnu l’impératif moral kantien. Sans cet amour inconditionnel, il est difficile pour l’enfant de percevoir qu’il est donné gratuitement à lui-même et aux autres. Sans cet amour, il y a une blessure profonde qui grandit en lui. Les forces profondes du cœur de chacun viennent de l’amour et quand l’amour est juste et chaste, il assure la droiture des passions (Thomas d’Aquin) et la droiture de l’intelligence.

Mais l’inconditionnalité de l’amour n’est effective que moyennant la conditionnalité de la loi. Sans la loi, l’inconditionnalité de l’amour n’est ni structurante, ni vivifiante ; elle ne fait pas grandir. La liberté humaine a besoin de la loi pour apprendre à la fois sa finitude et ses capacités. La loi a une dimension mesurante. Elle est comparable à un examen. Elle permet d’objectiver les échecs et les réussites. Un directeur d’école, de collège, de lycée a besoin de règles et de lois pour objectiver les capacités d’un élève. Mais cette objectivation a pour limite de ramener des sujets à la situation d’objet — objectivation renvoie étymologiquement à objet ­—, car un sujet, en tant que tel, n’est pas mesurable. Il est mystère. L’intelligence du cœur est précisément cette capacité à ne pas réduire un sujet à son objectivation par la loi ou par des examens.

Je m’explique : comme enseignant, il m’est arrivé dernièrement de faire passer un examen à un étudiant en philosophie qui avait beaucoup de mal à déployer une réflexion rationnelle. Quand j’ai objectivé sa performance, j’ai mis une note relativement passable. La loi m’y oblige. Par contre, dans mon appréciation orale et écrite, j’ai valorisé la capacité qu’il avait à réfléchir à partir du réel par lui-même, au lieu d’essayer de me redonner des connaissances mal digérées. Bref, j’ai essayé de faire preuve d’empathie, en lui montrant ses capacités pour l’encourager à poursuivre ses efforts. J’ai essayé de m’appuyer sur ce qu’il y avait de positif en lui pour l’aider à surmonter ses difficultés. Quand le cœur est ouvert, agir ainsi coule de source, même s’il y a toujours un apprentissage à accepter.

L’intelligence du cœur est une école d’humilité, un chemin vers l’écoute, le respect, la patience, une capacité à s’étonner, à s’émerveiller. Au lieu de s’attrister des incapacités d’autrui, elle se réjouit de ce qu’il y a de bon en lui, ce qui lui permet de retrouver une espérance sur lui-même. L’intelligence du cœur va de pair avec une espérance indestructible qui ne se laisse pas enfermer par les échecs redoublés, dans un monde où la recherche de l’efficacité à tout prix peut conduire au désespoir. L’intelligence du cœur ouvre des chemins, rebâtit ce qui est abîmé ou détruit. Bref, elle est cette puissance de renouvellement de l’homme, puissance qui s’exprime non dans la domination, mais dans l’humilité et la pauvreté. C’est une intelligence créatrice parce qu’elle se ressource dans la bonté et la beauté de l’être, parce qu’elle permet l’échange de dons.

La relation entre l’enseignant et les étudiants a vocation à être une relation d’alliance et de don. L’enseignant donne aux étudiants une part de son savoir. Les étudiants donnent à l’enseignant l’occasion de donner de sa richesse qui devient ainsi féconde. Mais l’enseignant doit être aussi de quelque manière pauvre devant ses étudiants pour leur permettre de donner eux-mêmes de leur propre richesse.

LMI : En quoi votre expérience de prêtre en établissement catholique nourrit-elle votre intelligence du cœur et votre réflexion sur ce sujet ? 

TA : Ceux qui ont nourri cette année mon intelligence du cœur, ce sont en particulier les enfants. Quand je les vois adorer Jésus avec simplicité, je comprends la joie de celui-ci à les accueillir. Les enfants, par leur simplicité et leur réceptivité, m’ont aussi permis durant cette année d’exprimer ce qui vient de l’enfant en moi : avec eux, je peux parler simplement avec le cœur, raconter en particulier des histoires qui me permettent d’exprimer ma foi dans sa réalité la plus profonde.

Expliquer quelque chose à un enfant est la meilleure manière de vérifier que cette chose a été réellement intégrée. En tant que philosophe et théologien, je sais que les concepts compliqués cachent parfois une incompréhension de la réalité. Les enfants, en nous contraignant à parler simplement, nous ramènent vers le réel et nous aident vérifier que nous connaissons réellement ce dont nous parlons. Chez eux, le lien naturel entre connaissance et reconnaissance manifeste toute sa force.

LMI : Vous avez postfacé un livre consacré à la pédagogie Montessori. En quoi cette pédagogie vous semble-t-elle être de celles qui permettent de prendre en compte l’intelligence du cœur ? 

TA : Si je devais décrire l’essence de la pédagogie de Maria Montessori, je dirais que c’est une mise en ordre intérieure et extérieure qui cherche à respecter l’ordre de l’enfant. Cette pédagogie permet à l’enfant de se construire dans la paix et l’harmonie, parce que cette mise en ordre vient du cœur et qu’ainsi elle vise l’essentiel. A travers des exercices sensibles, elle aide l’esprit de se déployer, car, comme le dit Thomas d’Aquin, il n’y a rien dans l’intellect qui ne vienne d’abord des sens. Dans le silence, l’attention aux petites choses, le choix de ses activités, la répétition, l’enfant mûrit intérieurement et accède à sa liberté, à ce qu’il est appelé à être à partir de l’appel de son coeur. Dans les activités extérieures se construit un ordre intérieur qui favorise la réceptivité et la capacité d’attention. C’est ainsi que l’enfant arrive à avancer vers ce qu’il est dans le respect de lui-même et des autres, en surmontant ses résistances intérieures.

LMI : Que devient cette intelligence du cœur au cours de la croissance de l’enfant, en particulier à l’adolescence ?

TA : L’adolescent est à mon sens une personne souvent difficile à cerner. C’est comme un océan avec des courants violents et contradictoires. C’est à la fois un être plein d’énergie et de désirs et une personnalité fragile, qui a besoin de protection et de réassurance.

Une grande problématique de l’adolescent, c’est, je crois, d’arriver à comprendre concrètement ce que signifie être libre. Est-ce obéir ? Est-ce se séparer de ses parents ? Est-ce faire ce que je veux, expérimenter tout ce qu’il est possible d’expérimenter, transgresser la loi ? Est-ce faire comme les autres ? Est-ce être bon ? Est-ce être provocateur ? Le problème de tout un chacun, c’est souvent de ne pas avoir encore été capable de répondre véritablement à cette question du sens de sa liberté quand il était adolescent ou plus précisément de n’avoir assez mûri intérieurement pour y répondre en vérité. C’est à mon sens dans la prise de responsabilité que l’adolescent ira vers le sens véritable de la liberté.

Derrière cette problématique de la liberté se cache une autre problématique de l’adolescent qui est à la fois un lieu de richesse et de fragilité : Qui suis-je réellement ? L’adolescent doit assumer les transformations de son corps et de son psychisme, de la relation filiale et éducative, avancer vers ce qu’il est appelé à être. « Va vers toi-même ! » C’est l’appel de Dieu à d’Abraham (Gn 12, 1). L’adolescent a besoin de trouver des référentiels hors de sa famille.

L’adolescent a tendance à se méfier des adultes et de l’autorité, qu’il perçoit souvent comme étant agressive. Il a tendance à se blinder. Il a absolument besoin d’une loi qui règle sa vie et l’aide à avancer, mais on ne peut se contenter du registre froid des notes et des règlements pour le guider. Il a aussi besoin qu’on lui fasse confiance et qu’on le regarde avec un regard d’espérance.

L’adolescent peut être sensible au langage du cœur, si on ne le traite pas comme un enfant, ce d’autant plus qu’il est parfois hyper-rationnel et parfois hyper-affectif, quitte à se contredire lui-même ouvertement. Le langage du cœur peut l’aider à réconcilier les deux dimensions de la raison et de l’affectivité, à avoir une espérance sur lui-même. Maintenant, il est vrai que celui qui n’aura connu que la violence et la défiance dans sa famille n’aura pas tout de suite l’alphabet pour décrypter ce langage.

L’adolescent est à la fois idéaliste et très vulnérable vis-à-vis de la société de consommation. Le langage du cœur, l’empathie, peuvent l’aider à avoir des racines, l’affermir dans sa capacité à vivre dans la vérité et à aimer les autres, à appartenir à une communauté qui n’instrumentalise pas ses membres, à construire des amitiés solides.

En son temps, Don Bosco avait saisi cela. Il était un véritable père pour les jeunes dont il s’occupait. Il savait créer chez eux un enthousiasme et un sentiment d’affection, en valorisant leur liberté, sachant que sa pédagogie tout comme son anthropologie mettait au centre de l’homme le cœur – le terme de « cœur » revenait souvent dans ses prédications. C’est de ce cœur que provient l’énergie et la lumière pour réfléchir et agir. Or, pour lui, ce cœur ne peut être libéré que par la grâce et la miséricorde divines : cette libération doit conduire à la joie et au service mutuel.

LMI : À quels moments de votre vie avez-vous fait des rencontres avec l’intelligence du cœur qui vous ont donné envie d’y travailler ? 

TA : C’est à travers la rencontre du cœur de Jésus que mon cœur s’est ouvert à ce qui l’habite au plus profond. A vingt-cinq ans, alors que des personnes priaient sur moi dans une église en Suisse, j’ai vu le ciel s’ouvrir et une force est descendue sur moi et m’a traversé longuement cassant tous les barrages que j’avais pu mettre contre Dieu sans m’en rendre compte. Puis j’ai senti, à côté de mon cœur, le cœur de Jésus qui m’a montré son amour infini pour moi et pour chaque personne. A cette occasion, j’ai découvert que j’avais un cœur et que le cœur est le lieu le plus profond de la personne humaine.


[1] M. Housden, le Cadeau d’Hannah, Presse de la Renaissance, p. 51-52.

[2] T. Avalle, l’Enfant, maître de simplicité, Parole et Silence, p.291-292.

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