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Quelle liberté à l'école ? , Patrick PETIT-OHAYON

Comment concilier le cadre de l’élève avec l’espace de l’enfant ?

NUMÉRO


2024

Les deux termes de Liberté et d’École apparaissent comme antinomiques pour beaucoup de personnes. Le lieu scolaire est synonyme de devoirs, de contraintes, de règles, d’obligations… Si l’existence d’un cadre semble indispensable au bon déroulement de l’acte pédagogique, peut-on vraiment apprendre sans une certaine liberté ?

C’est ce que nous voudrions examiner dans cet article, en partant d’une réflexion du Talmud (Sota 47a) de Rabbi Chimon ben Eléazar : « Il faut spontanément repousser de la main gauche et retenir de la main droite un enfant. »

Le cadre de l’élève

La main gauche est symboliquement celle de la mise à distance, celle de l’exigence, de la règle. Elle permet de définir le cadre éducatif, l’espace déterminé par des limites dans lesquelles l’instruction va pouvoir se concrétiser. En fait, toute vie a besoin d’un cadre pour se déterminer, se développer et se singulariser. La limite est constructive. Certes, l’absence de contrainte peut sembler la suprême liberté mais elle n’est qu’un leurre. Les limites physiques, spatiales, morphologiques, intellectuelles sont déterminantes pour la définition de l’être de chacun. La frontière permet de faire exister la multiplicité des entités. C’est en sachant qui on est que l’on peut s’enrichir de la rencontre avec un autre que nous même. Si l’élève peut apprendre par lui-même, l’accompagnement du maître va lui permettre de gagner en temps et en efficacité. Plus que cela, il grandit également grâce au regard de l’autre. Chacun doit savoir quels sont sa place et son rôle dans la relation éducative, sans jamais oublier l’objectif commun : celui de faire grandir l’individu par l’acquisition de savoirs, mais aussi de savoir-faire et de savoir-être.

Le cadre de l’élève, s’il est nécessaire en termes d’organisations, de progressions, n’est jamais une fin en soi. Nous n’avons pas de jeunes « sauvageons » à « dresser », des « vagabonds » à contenir pour les protéger des dangers de l’extérieur. Tout en étant du côté du cadre, l’enseignant, ou l’éducateur au sens large, est là pour favoriser l’éveil de l’esprit de l’enfant, grâce aux connaissances auxquelles on va le confronter. N’oublions jamais que les savoirs en eux-mêmes ne sont pas éducatifs, ils sont des outils pour penser, pour élaborer une réflexion cohérente, pour accéder à une vie responsable, une vie adulte relativement indépendante. Pour être constructif, et pas seulement instructif, notre enseignement devrait s’apparenter à un partage de savoirs et de savoir-faire pour ne pas être perçu comme un excès de pouvoir des adultes sur les enfants ou les jeunes.


« Fixer un cadre de référence explicite et compréhensible par les élèves pour en faire des partenaires plutôt que des suivants voire des résistants. »


L’autorité du maître doit provenir de son expertise, de sa crédibilité, de sa posture tout à la fois cadrante et bienveillante. Notre exigence devrait être en phase avec notre ambition pour le jeune.

C’est pourquoi le cadre nécessaire à la réussite de l’élève devrait se fonder essentiellement sur les trois principes suivants qui appartiennent à la sphère de la main gauche :

  • Fixer un cadre de référence explicite et compréhensible par les élèves pour en faire des partenaires plutôt que des « suivants » voire des « résistants ».
  • Déterminer un système de sanctions clair et le faire savoir, afin que chacun, connaissant d’avance les conséquences de ses choix, puisse faire l’expérience de la responsabilité. (N’oublions pas que la « sanction » n’est pas exclusivement négative.)
  • Développer une attitude congruente. Nos mots devraient être en cohérence avec nos actions et vice versa. Nous devons nous appliquer à nous-mêmes, en tant qu’adulte, les règles fixées pour les enfants. Il ne doit y avoir ni privilèges, ni arbitraire dans notre gestion, non seulement de la classe, mais également de la vie de l’école.

Ces règles mises en place, tout ne va pas fonctionner tout seul, car tous les dérapages, tous les ratés sont possibles et surtout il manque à cette présentation, l’autre face de la pièce : la prise en compte de l’enfant, celle que l’on effectue avec la main droite.

L’espace de l’enfant

À l’école, nous devons gérer tout à la fois un partenaire pour lequel on définit une fiche de poste et en quelque sorte un métier : celui de l’élève. Mais cela ne peut définir la totalité de son être. Il est tout à la fois un enfant avec un cadre familial spécifique, une personne avec des convictions, des valeurs et une sensibilité, et enfin un élève. Si on ne tient compte que de son « métier » dans l’école, on est dans la sphère de la main gauche, celle de la mise à distance. Il doit se conformer à un code de comportement, mais nous ne savons rien de ce qu’il pense vraiment. De son rapport aux savoirs. De sa disposition psychologique face aux apprentissages, sans parler de sa symbolique intérieure.

Bien sûr, l’enseignant n’est ni psychologue ni psychanalyste, il n’est pas là pour réguler la vie intérieure du jeune. Il lui est confié pour lui permettre d’accéder à des apprentissages, pas pour améliorer sa vie psychologique ni définir ses engagements. Certes, mais l’individu que l’on a en face de nous peut-il apprendre, c’est-à-dire prendre pour lui, s’il n’est pas pris en compte dans sa singularité ? Cela ne nécessite pas d’approfondir la connaissance de chaque élève, mais de ménager dans l’enseignement des savoirs un espace de liberté. Il ne nous faudrait pas prendre le risque de tuer l’enfant, déguisé pour un temps, en élève.

La singularité de chacun s’exprime à travers notre façon d’aborder les questions du monde, notre sensibilité, notre créativité. Ce sont ces paramètres qu’il nous faut libérer dans le cadre de nos cours. L’expression personnelle de l’enfant se concrétise le plus souvent à travers ses questions. La contestation elle-même est la forme maladroite d’une incertitude plus profonde. Cet accueil du questionnement dans le cadre du cours, sans en faire l’essentiel, est un espace important pour les apprentissages. Il permet d’accueillir à l’intérieur de soi un enseignement extérieur, lorsqu’il entre en résonnance ou en résistance avec un savoir antérieur qui peut n’être qu’une opinion. Si on néglige cette étape, le savoir risque de ne jamais venir enrichir l’esprit de l’élève. Il va être perçu, mais refusé car trop en rupture avec ce qu’il a déjà à l’esprit. L’inertie intellectuelle est très forte. Les enseignants connaissent bien cette notion de « zone de confort » dont il faut sortir pour progresser. La question, et sa gestion par l’enseignant, est une bonne occasion pour amener l’élève à s’aventurer en dehors de sa zone de sécurité, et venir s’enrichir d’un nouveau savoir. Mais la liberté de l’expression de cette singularité ne va pas de soi. L’enfant, déguisé en élève, doit savoir qu’il peut, en confiance, « baisser le masque » et dire ce qui le dérange, ce qui l’interpelle ou le heurte.


« L’école est ce lieu très particulier où une privation de certaines libertés de l’élève peut être positif si on sait, par ailleurs, permettre l’expression libre des besoins de l’enfant. »


Pour cela, il convient de créer, dans la classe ou avec un groupe d’apprenants, un climat propice. Il nous semble que, pour instaurer cet espace de la main droite, celle qui rapproche, il faut pour l’enseignant se fixer des règles qui vont rassurer les élèves.

  • Être vrai dans la relation. Même si nous mettons en place des dispositifs apprenants, nous devons être honnête avec les élèves, ne pas les tromper, ni chercher à les piéger. Le climat doit être celui de la confiance. Et ceci dans les deux sens.
  • Être naturel. Laissons s’exprimer notre passion pour la matière que nous enseignons, mais aussi notre difficulté avec tel ou tel sujet. Nous restons des humains avec leurs forces et leurs faiblesses. Bien sûr, ce n’est pas parce que nous aimons moins un passage du programme qu’il ne doit pas être enseigné. Soyons authentique car nos attachements seront communicatifs et éveilleront certainement certains élèves.
  • Soyons positifs dans la relation à l’élève. Il n’y a pas d’enfants qui rencontre des difficultés en tout. Chacun a son point fort, son centre d’intérêt, qui peut ne pas être scolaire, c’est à dire appartenir aux programmes. Mais nous ne sommes pas là que pour enrichir des cerveaux comme on le ferait avec des robots, nous sommes enseignants pour aider des humains à grandir grâce au savoir. C’est pourquoi il nous faut considérer l’enfant qui est dans l’élève. Le considérer dans sa personnalité au-delà de ses savoirs académiques. C’est cette prise en compte de sa personnalité qui est susceptible de l’emmener vers d’autres savoirs plus scolaires. Ne l’accablons pas avec ses notes, si elles ne sont pas bonnes, essayons de comprendre ses ressorts pour l’amener à revoir sa motivation ou sa méthode de travail. Apprendre à apprendre, cela s’apprend !
  • Donnons l’exemple de la perfectibilité plutôt que de la prétendue perfection. Comme les enfants, nous sommes tout au long de notre vie en apprentissage permanent. Bien sûr, vis-à-vis des jeunes nous avons sur beaucoup de sujets pris de l’avance, mais ce n’est pas forcément le cas sur d’autres compétences, notamment sur tout ce qui a trait aux nouvelles technologies. Acceptons leurs expertises techniques et transmettons-leur notre sens de l’analyse critique des sources et des contenus. Par ailleurs, leurs questions pertinentes peuvent nous permettre de s’associer à de nouvelles recherches dans lesquelles nous saurons les guider.

L’école est ce lieu très particulier où une privation de certaines libertés de l’élève peut être positif si on sait, par ailleurs, permettre l’expression libre des besoins de l’enfant. C’est ainsi que l’on peut tout à la fois donner l’accès à des savoirs, tout en permettant l’expression d’une envie d’en savoir un peu plus.

Édito « Quelle liberté à l’école ? »

« Quelques semaines après avoir été nommé pour la première fois chef d’établissement, je rejoins les élèves de Terminale de mon lycée à la campagne, pour la conclusion de deux journées de récollection qu’ils viennent de vivre. J’entre dans la salle où ils sont rassemblés. Ils sont debout. Ils discutent, ils rient. [...] »

De la liberté à l’école

« Dans la communauté scolaire, une voie d’accès au mystère de la personne s’ouvre : l’éducation de la liberté par le rapport entre les libertés, entre adultes d’abord, puis entre les adultes et les jeunes. Être une personne, c’est normalement être capable d‘agir au sens plein de ce terme. [...] »