25 novembre 2015

Ce que parler et comprendre veulent dire

À la suite des attentats de novembre dernier, Alain Bentolila, linguiste, est intervenu devant les chefs d'établissement pour rappeler l'importance de la parole et de son interprétation. À réécouter ou lire en synthèse.

 

Synthèse

 

Éducation et transmissions reposent sur la capacité à former un verbe fort. Syntaxe et grammaire ne sont que des moyens de nous ouvrir à une pensée, un verbe partagé. C’est cette capacité à transmettre notre pensée à d’autres, avec tout à la fois rigueur et désir d’être compris et de comprendre, qui fait que nous sommes humains.

 

À qui parle-t-on ? Majoritairement, c’est à ceux que nous connaissons, et pour leur dire des choses qu’ils savent déjà. Mais ce qui fait la force du verbe, c’est de nous porter au-delà de nous-même. Si le verbe est fort, ce n’est pas pour parler à celui qui me ressemble mais celui qui n’a pas les mêmes convictions, la même culture et qui ne nous aime pas. Pour parler à ceux que nous n’aimons pas, il faut un verbe rare et précis, d’autant moins riche et polysémique mais qui cible mieux ce que nous voulons dire. « Faire » renvoie à une polysémie tellement grande qu’il n’a pas la précision de « dessiner », « construire », « édifier ». Nos élèves se méfient des mots rares ; devant le mot « exquis » un élève de CP s’écrie « C’est un mot pour les filles ! », autrement dit pour un autre monde que le sien. La pénurie de vocabulaire est préoccupante. Les mots précis mènent loin, aussi loin que possible en terme de différence, au plus loin de soi-même. Devant la Knesset, Anouar el Sadate ne tient pas un langage consensuel et irénique mais leur dit fermement qui il est, en quoi il diffère de ses auditeurs et comment dépasser ces différences ; alors on lui fait réponse, également fermement. Parce qu’il a osé le défi du franchissement par la parole, il sera tué.

 

Qu’est-ce que parler veut dire ? Comment faire prendre conscience à un enfant cette utilisation du verbe ? Une petite fille qui rentre de l’école et raconte à sa maman cette histoire qu’elle y a entendue : « Tu sais, ils l’ont vu, alors, ils l’ont suivi et puis, ils l’ont attrapé, ils l’ont enfermé là-bas dedans, mais, heureusement, les autres ils l’on su, alors ils sont venu la délivrer et il l’a épousée ». La réponse de la maman sera déterminante sur la confiance de l’enfant dans le langage. Les enfants ne sont pas dupes quand on leur ment et qu’ils sentent que leur parole ne compte pas. Alors pourquoi parler si ce que je dis n’a pas d’impact chez ceux qui me sont le plus cher ? Ce n’est pas être cruel que de ne pas faire semblant d’avoir compris ; il serait bien pire de priver l’enfant des clés du langage. Ce que l’enfant doit comprendre, en dépit de sa relation fusionnelle à sa mère, c’est qu’ils ne sont pas la même chose, ne savent pas les mêmes choses, que ce qu’il y a dans leurs têtes peut différer et que la langue est faite pour se donner ce que nous n’avons pas encore. Pour accompagner ce défi, il faut honorer la dimension affective et manifester le désir de se comprendre. L’effort d’explication sera récompensé par le plaisir de s’être fait comprendre, d’avoir fait germer chez l’autre quelque chose qui ne s’y trouvait pas.

 

Il y a une part de révélation, magistrale, dans la pédagogie : celle de toutes les règles arbitraires qui permettent la syntaxe et la transmission du savoir. Il ne faut pas laisser croire que l’enfant et « constructeur » de son propre savoir au mépris de la richesse de la culture qui nous a été léguée. Tous les apprentissages ne se traduisent pas en problèmes mais peuvent relever de conventions. Pour autant, l’enfant n’est pas non plus qu’un récipient et, à côté de ce don du savoir, il y a la part de la découverte, du questionnement et de la réflexion. Imaginons une classe dessinant des figures sur les indications d’un élève. Même en respectant les consignes, leurs dessins ne se ressembleront pas tous : chacun aura dû interpréter et inventer ce qui n’était pas dit dans les consignes. La probité et la valeur de la communication est faite de respect des règles et d’imagination.

 

Qu’est-ce que comprendre un texte ? C’est un peu peser sur une balance ce que le texte me donne et ce que je lui donne de moi-même. Dans l’apport du texte, il y a l’intention de l’auteur, ce qu’il a voulu transmettre pour dépasser l’angoisse du néant et de la disparition. Cet apport est relevé et ressurgit chaque fois que quelqu’un s’en empare avec respect et obéissance mais dans l’effort singulier de son intelligence pour et interpréter le texte et se représenter le propos. Toute la question de la compréhension est dans l’équilibre entre l’interprétation singulière du lecteur et l’absence de trahison de l’auteur. Cet équilibre ne sera évidemment pas le même entre un énoncé mathématique et un conte merveilleux. C’est essentiel et il faut en faire l’expérience pour le découvrir ; cela ne peut pas être révélé mais relève d’une élévation qu’il faut accompagner pour que l’intelligence accède, au-delà des mécanismes, à la compréhension.


Télécharger la conférence en mp3

Ecouter la conférence sur Youtube